Quelques jours plus tôt...
J'avais rarement eu aussi chaud de toute ma vie. J'étais même persuadée que le Dieu de la température s'acharnait sur nous pour nous faire regretter de ne pas avoir pensé à acheté une climatisation. C'était qu'il était gentil d'habitude, ce Dieu, avec les irlandais. Il ne faisait pas de grandes différences entre l'hiver et l'été. Mais depuis trois jours, il avait décidé de nous faire rôtir. Et moi, je ne cessais de m'excuser mentalement, je n'étais pas comestible.
J'étais allongée dans l'herbe à contempler les quelques nuages que je voyais dans le ciel. Il était beau, le ciel, quand il portait ce bleu pastel teinté de petites touches de blanc. Il allait à merveille avec le vert du terrain sur lequel j'étais allongée.
Une tête se plaça alors devant ma contemplation. Je fronçai les sourcils.
- Je ne vois plus la mandragore au sourire sadique qui a un serpent qui sort de la bouche. Lançai-je à Kieran.
Il leva à son tour la tête vers le ciel.
- Tu parles du lutin de noël? Me demanda-t-il alors que je me redressais pour m'assoir.
- Ce n'est pas un lutin de noël, il ne sortirait pas avec cette chaleur. Répondis-je en regardant à nouveau le nuage en question.
Mon frère me sourit, m'ébouriffa les cheveux et vint s'assoir à côté de moi, passant son bras autour de moi. Je posai ma tête sur son épaule. Je l'adorais, mon Kieran.
De mes quatre frères, c'était celui avec lequel je m'entendais le mieux. Nous avions les mêmes centres d'intérêts. De nombreuses personnes me disaient que je lui ressemblais beaucoup, pour me complimenter, sûrement. Et moi, j'en étais fière. Parce qu'il était adorable.
- C'est toi le remplaçant, cette fois? Demandai-je en regardant mes autres frères et mon père jouer au football.
Ils étaient cinq garçons, dans ma famille. Mon père Alexandre, notre ainé Jo', le deuxième Oliver, Kieran puis le dernier, Jimmy. Ce nombre était pratique lorsqu'ils voulaient jouer au tarot - bien que là, je sois de la partie - mais il l'était beaucoup moins lorsqu'il fallait faire des équipes.
Ils étaient donc obligés d'en faire sortir un à tour de rôle, bien que moi, je connaisse un moyen plus simple.
- Il en faut bien un. Répondit Kieran en haussant l'épaule sur laquelle ma tête n'était pas appuyée.
- Pas forcément. Répondis-je sans réfléchir.
Après tout, j'aimais le football, moi et Kieran le savait. Il soupira
- Ash', c'est non et tu sais pourquoi.
- Mais c'est injuste! M'emportai-je.
Il soupira à nouveau.
- C'est avec Jo' ou papa que tu devrais en discuter, dans ce cas. Mais sache que je suis d'accord avec eux. Ils sont des brutes quand ils jouent, Jimmy est un fourbe, Oliver une flèche et moi, je passerais mon temps à vérifier si tu n'es pas blessée.
- Ce n'est arrivé qu'une fois. Soupirai-je avec une moue boudeuse.
L'ennui, c'était que personne dans cette famille n'était prêt à oublier ma demi année de football ratée.
- Un arrachement ligamentaire, à une fibre près. T'es la seule fille de cette famille, et la plus jeune. Ça t'ennuie tant que ça de rester entière? Me demanda-t-il en baissant la tête vers moi.
La seule fille de la famille... J'eu un pincement au coeur en entendant cette phrase. De toute ma vie, s'il y avait une chose que je ne comprenais pas, c'était pourquoi tout le monde s'obstinait à faire comme si ma mère n'existait pas. Pourtant elle était en vie, ma mère. Et même si j'étais la seule qui n'avait jamais eu le droit de la voir, je savais qui elle était. Je savais même où elle était.
- Ce n'est que du foot. Dis-je levant les yeux au ciel, cachant mon trouble comme j'étais habituée à le faire à chaque fois que je pensais à elle.
De toutes façons, j'aurais pu me rouler dans l'herbe en tapant des points par terre et en hurlant que ça n'y aurait rien changé. Ils étaient comme ça, depuis toujours. Le moindre de mes mouvements était surveillé. J'avais tellement d'interdits que j'aurais pu être citée dans le livre des records.
Je passais mon temps à rêver d'aventures, et je n'avais même pas le droit d'aller seule dans un parc. Ils trouvaient toujours le moyen de me mettre un garde du corps dans les pattes. Bien sûr, mon jeu le plus intéressant était de le semer. J'étais devenue forte d'ailleurs. Mon imagination n'avait plus de limite, elle régissait ma vie. Elle me rendait créative au point qu'ils ne savaient jamais quel serait mon prochain stratagème pour éviter leur surveillance.
Le traditionnel "je vais dormir chez une copine" pour aller à une fête n'était pas de mise avec eux et vivre ma vie demandait sans cesse une intense réflexion.
Kieran fit une grimace désolée. Il ne rentrerait pas dans ce débat avec moi. C'était perdu d'avance pour moi de toutes façons. Il le savait, pas besoin de se battre.
Kieran était un artiste, il voyait les choses avec justesse. Sa perception des événements m'avaient toujours déroutée. Sa façon d'observer, de voir le moindre détail... De ce fait, il ne parlait jamais sans savoir et surtout pas pour ne rien dire. C'était l'une des rares différences entre nous.
Moi, je disais tout ce qui me passait par la tête sans même chercher à savoir de quoi il s'agissait. Je ne calculais rien, sauf lorsque je voulais quelque chose de précis que je savais que je n'aurais pas dans d'autre circonstances.
- Papa fatigue déjà. Lança-t-il alors, brisant le silence qui s'était installé malgré nous.
- Ça va être à ton tour de rentrer.
- Oui, et je vais marquer un joli but à Oliver pour son anniversaire. Répondit-il en regardant son frère protéger ses cages avec acharnement. Et je te le dédierai avec un tour de terrain en faisant l'avion.
Je souris et embrassai Kieran sur la joue. Il resserra son étreinte et embrassa mon front. Sans le vouloir, je laissais sa phrase se faire un chemin dans ma tête. C'était lui qui ferait l'avion. Mais au fond, ce serait moi qui m'envolerais, un jour.
Ils ne se rendraient compte de rien, ils ne verraient pas que la petite soeur était une femme, une vraie. Pour le moment, je les laissais encore me traiter comme une enfant, parce qu'au fond, malgré mes vingt-trois ans, je n'avais jamais cessé d'entre être une.
Mais un jour, je serais assez mûre pour revendiquer ma propre personnalité, mon rôle, mon Destin. Il n'était pas de rester dans le giron de mes frères et de mon père, j'en étais sûre.
La vie était un film, et j'étais déterminée à être l'héroïne du mien.
- Tu enlèveras ton tee-shirt et me le lanceras, comme les professionnels, hein?
- Je prendrai même le temps de te le dédicacer.
- T'as intérêt. Répliquai-je en souriant à nouveau d'un air espiègle.
Il me fit un clin d'oeil et se leva en voyant mon père venir vers nous.
- Déjà fatigué, vieillard? Lança-t-il avec un sourire malicieux.
Mon père fit mine de se tenir le dos à la manière d'un grand-père avec un sourire d'excuse feint et me fit à son tour un clin d'oeil. Je ris tandis qu'il me rejoignait.
- Je ne comprends pas pourquoi je m'obstine à jouer avec eux. Sérieusement Ash', tu loupes rien, ces gamins sont devenus fous, avec le temps.
- Surement parce que ce ne sont plus des gamins. Répliquai-je d'un air amusé.
Il rit en les regardant puis poussa un soupir résigné.
- Oui, le temps passe, si vite. Que dirais-tu d'une balade dans le parc avec ton vieux père, comme avant?
Je souris en acquiesçant. Si j'avais eu l'idée de me plaindre, je ne l'aurais pas mise à exécution. Le moment de grandir n'était pas encore venu. Mon père avait encore besoin d'avoir une petite fille avec lui.